Témoignage de Thomas Vulvin : « Juste un p’tit coup de pouce pour éviter de bousiller la planète »
En tant que naturaliste, vouloir voyager un jour au bout du monde pour y trouver les espèces qui nous faisaient rêver enfant est presque inévitable. Je me revois très bien, à 10ans, les mains tournant les pages d'un "National Geographic", et le regard émerveillé devant chaque photo de Pygargue de Steller, de Tigre du Bengale ou d'oiseaux tropicaux multicolores. Ou bien encore regardant, dans le célèbre "Guide Ornitho", les cartes de répartition d'oiseaux mythiques comme les Tétraogalles, qui me semblait alors désespérément inaccessibles aux confins du Caucase! Et puis lorsque pointe la vingtaine, avec toute la vigueur du corps et l'esprit d'aventure qu'elle amène avec elle, toucher du doigt ces rêves devient possible.
Oui mais voilà, ces souhaits innocents d'enfant se confrontent à une réalité presque schizophrénique pour qui sort d'un cursus en écologie... Vouloir voyager, aujourd'hui, ça commence bien souvent par acheter un billet d'avion... Donc accentuer un peu plus le réchauffement climatique que l'on s'est juré d'endiguer, pancarte à la main, lors des manifs de la COP21 ! Comment savourer pleinement l'observation d'un oiseau rare et menacé du grand nord Arctique, tout en sachant que la pollution générer par l'achat du billet pour venir le voir contribue un peu plus à sa disparition ? Notre plaisir de naturaliste est-il contraint à n'être qu'égoïste et vide de sens...?
Bien sûr que non ! Et ma solution est double. Tout d'abord, il nous faut redéfinir le terme "voyage" pour le défaire de l'emprise du tourisme de masse et de tout le voyeurisme et la vulgarité qui accompagnent ce consumérisme pour le rapprocher de ce qu'il était à nos yeux à 10ans, une promesse d'aventure! Penser le voyage non plus comme un bien à consommer mais comme une création à construire petit à petit au gré des rencontres et des imprévus ! Deuxièmement, se rendre utile ! J'ai avec moi du temps, une formation scientifique et un minimum de compétences naturalistes. J'ai donc pu, durant mes voyages, collecter dans les pays traversés des données pour des associations locales de protection de la nature ou des programmes universitaires qui manque bien souvent de temps bénévole pour acquérir ces données. Cette action d'éco-volontariat est a priori à portée de main de chaque voyageur-naturaliste !
Et pour faire d'un voyage une aventure, nul besoin de traverser l'Amazonie la machette à la main comme Mike Horn, il suffit d'y mettre une bonne dose d'imprévu et un peu d'anticonformisme. C'est le livre de Ludovic Hubler "Le Monde en stop" qui m'a convaincu ! Désuet en Occident, l'auto-stop a le quadruple avantage d'être un moyen de transport particulièrement bas carbone, de favoriser des rencontres authentiques avec des personnes d'autres cultures, de créer cette imprévisibilité et d'être gratuit, très appréciable pour le jeune actif ou l'étudiant sans le sou !
Bien sûr, ce mode transport implique plusieurs contraintes, la première et la plus difficile à appréhender étant de naviguer dans une incertitude quasi permanente I Il faut s'armer de patience, et faire preuve d'abnégation, d'endurance! Mais quoi de plus aventureux que de tendre le pouce, sur une route perdue des montagnes du Kirghizistan, ou en face de 200km de taïga sibérienne! On se fabrique un itinéraire unique, à mille lieux du trajet stéréotypé d'un séjour naturaliste touristique, payé souvent plusieurs milliers d'euros, et ou les guides connaissent d'avance l'emplacement de chaque oiseau à l'arbre près...
C'est aussi, à mon sens, l'un des meilleurs moyens pour briser tous les préjugés que l'on peut avoir sur des peuples et des cultures différentes que l'on découvre alors réellement, en se dépouillant de l'étiquette du touriste lambda ! Les situations incroyables s'enchaînent sans cesse, chaque jour est une succession de péripéties nouvelles, improbables et décalés, qui nous font oublier nos heures d'attentes le pouce levé. Chercher la Chouette de l'Oural en Slovénie et être pris en stop par le spécialiste de cette espèce qui m'emmènera d'ailleurs baguer des poussins le jour suivant. Etre hébergé des dizaines de fois par mes conducteurs, qu'ils soient Kurdes, Géorgiens, Saamis éleveur de rennes, et dormir dans des yourtes en Mongolie ou au milieu des steppes Kasaks !
J'ai réalisé 3 grands voyages de 3, 6 et 9 mois en Europe et en Asie, jusqu'aux confins du lac Baikal et des sommets de l'Himalaya...sans avion ! En combinant l'auto-stop avec des trajets en bus ou en train (sur de plus longues distances), il m'a été possible d'aller au bout du monde pour y dénicher des espèces aussi incroyables que le Bécasseau spatule ou la Panthère des neiges. En 9 mois, on peut explorer les écosystèmes d'Europe, d'Afrique du Nord, rejoindre le Caucase et atteindre le Cap Nord. En 6 mois, on peut faire l'aller-retour Atlantique/ Pacifique, et rallier Katmandou à Paris en 2 semaines par le bus et le train ! Un bon équipement de bivouac pour dormir à peu près partout, un séjour plus confortable en auberge de jeunesse tous les 4-5 jours, et le tour est joué. Niveau finances, ça ne coûte pas un copeck, chaque mois de voyage me revenant en moyenne à 650€ (pas ou très peu de dépenses de transport et de logement)! Côté empreinte carbone: 45000km parcourus sur 9 mois de voyage naturaliste en 2022, pour environ 1.5 tonne de CO2, bien en dessous de la limite des 2 tonnes de CO2 par an préconisé pour limiter le réchauffement de la planète. Enfin, niveau sécurité, après un peu plus de 1300 trajets en stop sans aucune mésaventure, je peux raisonnablement dire qu'il ne s'agit pas juste de chance, et que le monde n'est pas le coupe gorge que l'on veut bien nous faire croire (ma seule règle: pas d'auto-stop la nuit) !
Ces dernières années, une communauté de voyageurs bas-carbone s'est fortement structurée sur les réseaux sociaux. C'est le cas sur le groupe « Alibi voyages » (Instagram et Discord) qui met en contact des globe-trotteurs ayant les mêmes envies de réduire leur empreinte carbone en voyage. On y trouve une myriade de bons conseils introuvables ailleurs sur les modalités de transports en commun dans chaque pays, les formalités administratives à prévoir entre chaque frontière, des astuces spécifiques pour les voyageuses, les forfaits mobiles et assurances utiles, etc... Voyager et partir à l'aventure quand on est jeune ne demande rien de plus que de savoir prendre son temps, la seule vraie richesse !
Thomas Vulvin, salarié LPO Occitanie (Hérault)